Les vertus thérapeutiques de l’art

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Des peintures et gravures qui ornent les grottes à la musique concrète, quelque soit sa forme, l’être humain s’est toujours manifesté à travers l’art.
On attribut à l’Art de nombreuses qualités et fonctions, il sert aux rituels, mais il permet aussi le jaillissement du moi, l’expression des émotions et des sentiments, de libérer, d’être le support de l’ineffable, de l’inconscient, de la contradiction, l’art comme inspiration et respiration.
«L’art est la forme la plus saine de la projection» écrivait Fritz Perls, créateur de la Gestalt Thérapie.

Les arts dit premiers sont l’expression des mythes fondateurs de leur communauté et servent à des fins sacrées mais aussi thérapeutiques car ils commémorent les morts et apaisent les âmes, ils luttent contre les mauvais esprits et les maladies. Dans les tribus Baoulé de Côte d’Ivoire, il était établi que tous possédait un conjoint dans un autre monde parallèle au notre. Chaque personne qui venait voir le guérisseur pour résoudre un problème, tel que l’infertilité, l’impuissance ou la difficulté de se trouver un conjoint, devait se faire sculpter une statuette précise. Les forces du conjoint invisible étaient ainsi amenées à résider un temps dans l’œuvre d’art, ce qui était censé permettre d’absorber son pouvoir et d’amener la personne à la guérison.
L’art est médecine et la pratique artistique se confond avec le but thérapeutique, comme pour les peintures de sables représentant la cosmogonie des indiens Navajo. Pour aider au processus de guérison d’un patient, l’homme médecine frotte le sable de la peinture sur certaines parties du corps. A la fin de la cérémonie, il détruit la peinture de sable, « détruisant » ainsi la maladie.
La tradition sud-américaine des ex-votos, petites peintures offrandes en demande ou en remerciement d’une grâce, est également une représentation artistique de la guérison qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui.

Au début du XXème siècle Carl Gustav Jung expérimenta le lien entre l’expression artistique et sa propre transformation psychique. Tout au long du XXème siècle on voit l’émergence de pratiques thérapeutiques qui utilisent l’art comme média. Margaret Naumburg, psychologue et première théoricienne dans ce domaine, l’a introduit en Angleterre et aux Etats-Unis en 1930. En 1950 des premiers programmes de formation furent créés aux Etats-Unis et consécutivement l’art thérapie se développera en Europe. Winnicott est aussi considéré comme un précurseur de l’art thérapie, il envisage l’œuvre d’art en tant que médiation thérapeutique non verbale, comme un objet transitionnel qui engage le corps et les sens.
On parle d’art thérapie ou de médiation thérapeutique lorsque les médiations artistiques sont utilisées dans une visée thérapeutique. Il existe de nombreuses définitions de la pratique de l’art thérapie. Pour Jean-Pierre Klein « La thérapie ajoute à l’art le projet de transformation de soi-même. L’art ajoute à la thérapie l’ambition de figurer de façon énigmatique les grands thèmes de la condition humaine. La création – acte et résultat – peut permettre la transformation profonde du sujet créateur. L’art-thérapie consiste en un accompagnement de ces créations dans un parcours symbolique au service du développement de la personne vers un aller-mieux ».

L’art soigne certainement, mais qu’est-ce qui soigne dans l’art? Et quel est le lien entre l’art, la créativité et la thérapie?

La créativité principe même du vivant, est une activité naturelle propre à tous les êtres humains et pas seulement aux artistes. Il y a une impulsion première, une énergie vitale innée, en constant mouvement, qui tend l’être humain vers l’évolution et la création.

Quand nous dessinons, peignons, écrivons, modelons, chantons ou dansons, nous engageons tous nos sens, toutes nos émotions et toutes nos pensées. La création artistique nous permet de nous relier à l’inconscient et de puiser aux richesses de son contenu. L’imaginaire aussi est entièrement engagé dans le processus de création, comme partenaire intime de l’inconscient il permettra son expression créatrice. Comme le dit Ellen Levine «L’imagination est le lieu de rencontre où l’ancien et le nouveau se retrouvent, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait être. L’action transformatrice de l’expérience ».
A travers la création artistique, en libérant notre énergie créatrice, nous libérons notre capacité d’évolution, nous nous sentons vivant et vibrant, nous expérimentons l’expérience directe avec l’unité, nous nous relions au grand soi, au centre de notre personnalité qui englobe le conscient et l’inconscient, au delà de notre ego.

Inversement l’absence de créativité, en bloquant l’accès à la richesse de notre inconscient et de notre imaginaire, entrave notre processus de développement. Quand le contact avec l’énergie vitale est bloqué, notre équilibre est rompu, inhibant nos possibilités d’ouverture vers l’inconnu ainsi que notre capacité d’être créateur dans le monde.

En art thérapie, c’est le processus de création qui nous intéresse principalement, nous expérimentons avec un matériau qui s’exprime de lui-même dans la sensibilité des profondeurs et la subtilité du langage. Nous attachons de l’importance à nos ressentis sans nous focaliser sur les résultats. Notre façon de créer, nos réactions sont autant de métaphores de notre personnalité et de nos comportements.

La création artistique devient le miroir métaphorique de ce que l’inconscient aura exprimé avec des symboles. Le processus de création libère les énergies psychiques conflictuelles. Les symptômes ne sont pas affrontés directement mais à travers un parcours symbolique qui n’exclut pas les défenses et les résistances mis en place par l’inconscient. L’art thérapie, en proposant un support artistique adapté, permet à travers la transformation de l’œuvre, d’une production à une autre, une communication, un dialogue, entre le conscient et l’inconscient ,qui fait évoluer la personne vers un processus de transformation positive de soi.

L’art-thérapeute tient dans ce processus le rôle d’un témoin-guide qui nous accompagne dans l’ouverture du champ de tous nos possibles.

L’art thérapie nous demande d’expérimenter, de prendre des risques, de revoir nos façons d’être et de chercher à nous réinventer ainsi que notre relation au monde.

Agnès Perelmuter
Art thérapeute

 

Références bibliographique et sources:

– Fritz Perls, « Manuel de Gestalt-Thérapie : La Gestalt, un nouveau regard sur l’homme  ESF éditeur, coll. L’art de la psychothérapie, 2013.

– Alain-Michel Boyer, “Arts Premiers de Côte d’ivoire”, éditions Sépia.

– C. G. Jung, Ma vie, Ed. Gallimard, 1991

– Naumburg, M. , Dynamically Oriented Art Therapy: Its principles and practices. New York, NY. Grune and Stratton, 1966.

– J.-P. Klein,  L’art-thérapie , Paris, coll. Que sais-je ? {(2001), p. 126

– Levine and Levine, Foundations of Expressive Arts Therapy :Theoretical and Clinical Perspectives, London, Jessica Kingsley, 1999.

– Daria Halprin, La force expressive du corps, Guérir par le mouvement, Le Souffle d’Or, 2014.

6 Comments

  1. dominique rivoal says:

    Je ne comprend pas pourquoi faut t-il se re-inventer? Il me semble que c’est comme si on était de la marchandise qui n’est plus bonne mais que l’on doit re-inventer pour pouvoir la vendre. Je pense que c’est plus important de se connaitre vraiment et de n’avoir rien à inventer.

    Dominique

  2. Agnes says:

    Il arrive, quand on fait connaissance profonde avec soi-même, de découvrir certaines parts d’ombre que l’on ne connaissait pas. S’accepter et s’aimer tel que l’on est, est primordial, cependant il nous est parfois aussi demandé de changer certains fonctionnements habituels négatifs qui entravent notre épanouissement. Il s’agit là, à mon sens , de se réinventer, de récréer, en soi et autour de soi, de nouvelles façons d’être qui nous permettront de nous épanouir. Loin de l’idée d’être une marchandise périssable et jetable, nous travaillons au coeur même de l’idée d’évolution et de changement vers un mieux être.

    • Marc says:

      Oui, c’est un peu comme le lapin d’Alice qui court pour rester sur place: on change pour rester soi-même. La connaissance est au cœur du « connais-toi toi même »…il n’y a rien à « ré-inventer », tout est déjà là.

      • Agnes says:

        J’aime l’image d’Alice! On change pour rester soi-même, certes, mais encore faut-il avoir accès à soi-même. Comme dans l’alchimie, tout est déjà là, il s’agit de transformer le plomb en or… Mais n’est-ce pas une cuisine qui demande de se ré-inventer constamment? Ne serait-ce que pour arriver à faire connaissance avec soi?

        • Marc says:

          c’est la notion d' »invention » de soi qui me pose question, comme à Dominique aussi semble t-il, pas la répétition même si « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Elle mériterait d’être développée tant elle renvoie à un sens commun qui peut brouiller les pistes. L’espace que Henry Corbin appelait « imaginal » en référence à la mystique soufie de Sohrawardi pourrait être ce point de départ. Cet au-delà, champs des possibles infinis où le da-sein humain trouve une éclairante ouverture à sa solitude – « le monde des dieux » pour parler comme Heidegger est en lien avec le monde des hommes, comme le ciel regarde la terre, cette totalité est le fondement de l’existence d’un monde (cf. Tao). Si vous appelez « s’inventer » ce que j’appellerai maintenir présente l’éclairante ouverture vers la totalité du monde, je pense que nous dressons la même topographie.

  3. Agnes says:

    Oui Marc, « maintenir présente l’éclairante ouverture vers la totalité du monde ». Merci!

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